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L’Afrique, la carte du monde et la cour des grands – par Marwane Ben Yahmed

Bien que combattue par les États-Unis, l’adoption d’une carte du monde rendant au continent ses proportions réelles a été recommandée par les Nations unies. Au-delà de cette victoire symbolique, l’Afrique a encore beaucoup à faire pour occuper la place qui lui revient sur la scène internationale.

projection cartographique
Le 4 septembre 2026, jour de l’adoption de la résolution en faveur de la projection cartographique « Equal Earth », au siège de l’ONU, à New York. © UN PHOTO

Le 4 septembre, à New York, 164 États ont voté pour agrandir l’Afrique. Un seul s’y est opposé : les États-Unis. La résolution « Corriger la carte », portée par l’Union africaine (UA) et le Togo, invite le monde à délaisser la projection de Mercator au profit d’Equal Earth, ce planisphère conçu en 2018 qui restitue aux continents leurs surfaces réelles.

Quatre siècles et demi après que le cartographe flamand eut étiré les hautes latitudes pour offrir aux marins des caps rectilignes, le Groenland cesse d’égaler l’Afrique : 2,17 millions de kilomètres carrés, contre 30,37. Quatorze fois moins. « Les cartes ne sont jamais neutres », a rappelé à la tribune Robert Dussey, chef de la diplomatie togolaise. La délégation américaine, qui a dénoncé un « agenda idéologique », lui en a administré la preuve : on ne combat pas avec cette énergie une résolution non contraignante si l’on croit vraiment qu’une carte n’est qu’un dessin.

Plus visible, toujours pas écoutée

Le continent n’a jamais été aussi visible mais aussi peu écouté. Il gagne en surface symbolique ce qu’il a perdu en surface de négociation. Dix mois avant le vote de New York, l’Afrique du Sud accueillait à Johannesburg le premier G20 tenu sur le sol africain : le fauteuil américain est resté vide. Le 1er décembre, en prenant la présidence tournante, Washington faisait disparaître de son site toute mention de Pretoria et excluait sa participation au sommet 2026, à Miami. « L’Afrique du Sud a montré au monde qu’elle n’était pas un pays digne d’être membre de quoi que ce soit », a écrit Donald Trump sur son réseau Truth Social, en reprenant ses accusations d’une prétendue persécution meurtrière des fermiers sud-africains blancs.

Le reste obéit à la même logique. Le 26 août, la RDC concédait pour trente ans à Mota-Engil l’axe Dilolo-Sakania, tronçon congolais du corridor de Lobito (Angola), pour 1,258 milliard de dollars adossés à 1 milliard de financement public américain ; l’accord stratégique signé avec Washington prévoit que la moitié du cuivre, 30 % du cobalt et 90 % du zinc congolais empruntent cette voie d’ici à cinq ans. L’Agoa (African Growth and Opportunity Act), lui, a expiré en septembre 2025, a ressuscité en février et a été prorogé début septembre jusqu’en 2028 : entre-temps, les exportations qui en dépendaient ont reculé de 32 %. Quant à la Chine, elle applique depuis le 1er mai un droit de douane nul à 53 pays africains (ceux qui ne reconnaissent pas Taïwan). Mais le déficit commercial du continent vis-à-vis de Pékin a atteint 56,5 milliards de dollars sur le seul premier semestre 2026. La franchise la plus généreuse jamais consentie à l’Afrique a pour l’instant surtout accéléré le déséquilibre qu’elle prétendait corriger...

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En 2050, l’Afrique comptera près de 2,5 milliards d’habitants, contre 1,55 milliard aujourd’hui : 26 % de l’humanité, contre 17 %. Sa population en âge de travailler passera de 750 millions à 1,3 milliard quand celle de l’Europe et de l’Asie orientale se contractera. Un jeune sur trois dans le monde sera africain. Voilà la vraie correction de la carte du monde, et nul n’aura à lever la main pour l’adopter. Gardons-nous toutefois de toute rodomontade : le dividende démographique n’est pas un droit acquis, c’est une hypothèse de travail. Et une arme à double tranchant. Les jeunes forment déjà 60 % des chômeurs du continent, et l’immense majorité des emplois créés demeurent informels. La démographie fournit le nombre. Pas les écoles ou les universités, ni les usines ni les emplois.

Pourtant, nous savons faire. On l’oublie parce que le récit dominant, au-dehors comme chez nous, préfère l’inventaire des manques. En 2025, 1 432 milliards de dollars ont transité par les comptes de mobile money africains, en hausse de 27 %. Les deux tiers de la valeur mondiale en la matière, les trois quarts du nombre de transactions de la planète, 347 millions de comptes actifs chaque mois. Un continent que l’on disait sous-bancarisé n’a pas attendu les banques : il a bâti un système de paiement de masse sur des téléphones et des réseaux d’agents de quartier. C’est à ce jour la seule technologie financière populaire inventée au Sud et copiée au Nord. Dans le même esprit, les start-up du continent ont levé 3,2 milliards de dollars en 2025, en rebond de 40 %, puis 1,44 milliard au premier semestre 2026 en plein hiver mondial du capital-risque, dont 215 millions pour la seule Spiro, qui fabrique et loue des motos électriques de Lomé à Nairobi. Le Kenya, septième PIB africain, a frôlé le milliard levé à lui seul. Que quatre pays – l’Égypte, le Nigeria, l’Afrique du Sud et le Kenya – captent 82 % des montants ne retire rien à la démonstration : cela indique seulement où porter l’effort.

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L'ancien président du Sénégal, Macky Sall, s'adresse à la presse à l'issue de l'Assemblée générale de l'ONU du 22 avril 2026, à New York. © Bianca Otero/ZUMA/SIPA

Des industries devenues exportatrices

L’industrie tient elle aussi ses promesses lorsqu’une volonté la porte. À Lekki, la raffinerie Dangote a atteint sa capacité nominale de 700 000 barils/jour. Elle ambitionne de devenir la plus grande au monde, les travaux ayant commencé pour en doubler la taille d’ici à la fin de la décennie. Son introduction en Bourse, lancée le 14 septembre, doit lui permettre d’assouvir ses ambitions. Les exportations nigérianes de produits raffinés ont été multipliées par sept depuis 2023, à 350 000 barils par jour au deuxième trimestre 2026, et l’essence, qui représentait 13,6 % des importations du pays, n’en pèse plus que 0,6 %. Un pays africain qui importait son carburant en vend désormais à l’Europe !

Au Maroc, l’automobile est devenue le premier poste d’exportation, devant les phosphates et l’agriculture, avec plus de 100 milliards de dirhams (un peu plus de 9 milliards d’euros) au premier semestre, en hausse de 17,4 %, et plus de la moitié des véhicules exportés par le continent. Ni miracle ni hasard : d’un côté, un pari privé sur un marché intérieur pris au sérieux ; de l’autre, une politique publique tenue vingt ans durant autour d’un port ultramoderne, celui de Tanger.

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La création artistique ? Sans doute le domaine le mieux reconnu pour ses succès en dehors de nos frontières. L’afrobeat, l’amapiano et la rumba trustent les playlists du monde entier, et les revenus de la musique enregistrée en Afrique subsaharienne ont progressé de 15,2 % en 2025, deuxième croissance régionale de la planète. Mais ils ne pèsent que 120 millions de dollars sur un marché global de 31,7 milliards. Voilà notre problème en miniature : nous produisons, d’autres encaissent l’essentiel de la valeur. Pour un son comme pour un minerai.

Ces réussites, parmi tant d’autres, sont l’aboutissement d’un même cheminement. Un marché intérieur protégé, une infrastructure décidée puis financée, une régulation qui stimule au lieu de taxer. Et elles esquissent le programme à suivre. Commercer d’abord avec nous-mêmes : 230 milliards de dollars d’échanges intra-africains attendus cette année, contre 210 en 2025, soit 16 % du commerce du continent quand l’Afrique pèse 3 % des exportations mondiales, et c’est le seul commerce où nous vendons autre chose que des matières premières. Fixer ensuite le prix de notre risque : l’Africa Credit Rating Agency, portée par l’UA et lancée le 7 octobre à Port-Louis, doit enfin offrir une alternative crédible et indépendante aux agences occidentales dominantes, souvent jugées trop sévères ou inadaptées à nos réalités économiques, et permettre un accès à des financements internationaux plus justes et moins onéreux pour les États et le secteur privé africains. Négocier nos minerais à plusieurs, enfin : la RDC signe seule, comme la Guinée ou le Maroc. Un continent qui détient, par exemple, plus de 70 % des réserves mondiales de cobalt se présente à la table en 54 preneurs de prix, trop faibles séparément pour pouvoir influencer le marché.

Secrétariat général et siège permanent

Seul viatique, donc, la discipline collective. En mars, la candidature de Macky Sall au secrétariat général de l’ONU a été déposée par le Burundi au nom de la présidence tournante de l’UA, sans l’aval de Dakar, qui a précisé n’avoir « à aucun stade » endossé la démarche ; une vingtaine d’États s’y sont opposés. Aux deux votes indicatifs du Conseil de sécurité, les 30 juillet et 21 août : six « encourage », sept « décourage » et deux abstentions. Pendant ce temps, l’Union africaine exige deux sièges permanents assortis du veto. L’exigence est bien évidemment fondée, mais elle restera lettre morte tant que le continent se montrera incapable de s’accorder sur un nom.

La résolution du 4 septembre ne contraint personne, elle recommande. Elle corrige l’image, pas le rapport des forces. La question n’est donc pas de savoir quelle carte le monde adoptera, mais quelles distorsions nous accepterons encore : 3 % des exportations mondiales, 16 % de commerce avec nous-mêmes, moins de 0,5 % des revenus d’une musique que nous avons inventée, zéro siège permanent… Il est grand temps de décider si nous serons le quart de l’humanité qui subit la carte, ou celui qui la dessine.

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